Leçons d’humour poétique et de générosité par la compagnie de théâtre de rue « Ian Smith and Mischief La-bas »

Si vous pratiquez le théâtre de rue, je vous conseille de découvrir au plus vite le travail de la compagnie Ian Smith and Mischief La-Bas.
Ian Smith directeur de la compagnie, sa compagne Angie Dight, Paddy Bonner et Andrew Blackwood, deux performeurs de la compagnie, ont redonné le sourire aux Bruxellois malgré le temps morose dans le cadre d’un workshop organisé par le Cifas.
Dix artistes se sont inscrits à ce stage sans trop savoir dans quelle aventure ils s’engageaient. Et pourtant après 10 jours, le résultat du travail fourni par le gang – terme utilisé par Ian Smith- est impressionnant : 6 performances publiques dans les rues de Bruxelles.
 
Ian smith a insufflé à son gang sa créativité débordante, son esprit « do it yourself » et sa philosophie. « Notre philosophie est de  tordre gentiment les bases de la société  et le mot important dans cette phrase c’est gentiment. Nous faisons les choses avec humour et générosité afin que les personnes apprécient le fait qu’on leur donne quelque chose plutôt que de leur prendre. Et si vous leur donnez quelque chose, ils en feront de même. Il y aura une bonne réponse. Une appréciation et un respect mutuels. N’essayez pas de les rendre ridicules car ils seront suspicieux. Soyez généreux, et ils le seront, ils partiront en voyage avec vous, suivront vos idées.
Vous pourrez aller plus profondément avec cette technique. En faisant rire le public ou en leur apportant un sourire, vous pouvez les emmener vers des choses beaucoup plus sérieuses mais vous devez les rendre accessibles. Il faut les emmener vers la poésie. Votre travail n’est rien sans eux, ils travaillent avec vous. Vous ne le faites pas pour eux mais avec eux ! Car votre travail n’existe pas tant que vous n’avez pas de public. »
 
Au cours des interventions, le public était au rendez-vous et il ne s’est pas fait prier pour réagir. Charlotte Chantrain, jeune comédienne issue du conservatoire de Bruxelles nous livre une de ses expériences : J’ai beaucoup aimé la première intervention où nous marchions avec des pancartes de remerciements « tout va bien », « on est content », « pas de soucis »… parce qu’il y eu un panel de réactions inespérées. Je me souviens d’un homme qui nous interpelle « mais non tout ne va pas bien, qu’est-ce que vous racontez» et une femme de lui répondre « Chut, il faut des pensées positives, laissez les tranquilles. Merci ! ».
J’ai aussi apprécié celle des histoires plus intimes parce que c’est un travail où on est juste nous-mêmes, confrontés à une personne étrangère bien qu’il y ait aussi la force du groupe.
Cette intervention des histoires intimes dans un espace publique a fortement marqué le parcours des intervenants. Marguerite Topiol, metteure en scène fraichement sortie de l’Insas nous en parle : « Toutes les interventions étaient réussies dans le genre d’objectif que donnait Ian Smith mais celle que j’ai préférées c’est lorsque nous avons raconté des histoires privées dans un espace public. Pour moi c’est ce qui a le mieux fonctionné parce qu’il n’y avait vraiment pas de code théâtral, et comme je travaille sur le théâtre invisible ça m’a interpellée.
J’ai vu que les spectateurs étaient très décontenancés. La seule chose qu’il leur ait permis de comprendre que c’était une performance et qu’il y avait moyen de rentrer en contact avec nous, c’est qu’on était un groupe de 10, sinon il n’y avait plus les codes théâtraux habituels. 
Plusieurs personnes du public m’ont demandé mais qu’est-ce que vous faites, c’est du théâtre et je leur demandais : « Je viens de vous raconter une histoire qui est vraie, est-ce que c’est du théâtre pour vous ? ». Dans ces moments-là, on touche à quelque chose de très fort qui me permet d’avancer dans ma recherche sur le théâtre. »
 
Pour imaginer les interventions du workshop, Ian Smith est parti des images que des touristes ou étrangers se font de Bruxelles et notamment le fait qu’elle soit le siège de la Commission européenne. Simon Hommé, jeune comédien formé à l’Iad, explique le sens d’une de ces performances et de ses effets : J’ai apprécié la performance « Atoms heads » où nous étions tous en gris avec un atomium sur la tête. On est passé dans la rue Neuve, on mesurait tout, voir si tout est aux normes européennes. C’était porteur parce qu’on était toujours en duo. C’était principalement muet. Si quelqu’un nous interpellait on lui donnait une carte lui expliquant qu’on travaillait pour le bureau des statistiques afin de vérifier que tout était comme il faut.
Le leitmotiv qui revenait dans nos performances c’était de faire sortir les gens de la réalité, de leur offrir du rêve. Au début j’avais un peu peur que ce ne soit que cela, genre du pain et des jeux pour les gens et éviter de les faire réfléchir. Mais finalement on s’est rendu compte que même avec des choses simples, il ne faut pas nécessairement venir avec un message politique.
Ian voulait parler de l’Europe, de Bruxelles. On dit souvent que si telle décision est prise au niveau de l’Europe, c’est parce que Bruxelles l’a décidé. Ce projet parlait quand même de la politique européenne mais le public ne l’a pas perçu comme ça, ce n’était pas revendicatif. Il y avait toute une série de jeunes qui nous imitaient, marchaient avec nous. Le message passe mais plus légèrement, plus en douceur et avec plus de convivialité aussi. Indirectement ça les bouscule et les amuse. »
 
Le sens des interventions n’est pas direct, il faut entrer dans la poésie des personnages hauts en couleur pour en apprécier la valeur. Pour Charlotte Chantrain : « c’est une action positive par rapport à un certain manque qu’il y a dans nos sociétés. Il y a des pays où on meurt de faim, d’autres où on ne sait pas de quoi demain sera fait mais chez nous il y a un manque de cohésion et de rapport à l’individu dans ce qu’il est au plus simple.
Je pense qu’en allant chercher le public dans la rue c’est déjà quelque chose de très intime. J’ai également été surprise de voir à quel point les gens ont envie et besoin de voir que ça se passe. Il y des gens qui prennent des « risques » à sortir déguisés dans la rue avec des atomiums sur la tête afin de leur apporter des images et de participer à leur merveilleux quotidien. Ça pourrait être une action politique mais Ian fait cela de la manière la plus non politique possible. Ici on ne revendique rien, on déforme la réalité des gens. »
 
Ian smith est une vraie locomotive et quand vous avez le bonheur de le rencontrer, vous devenez rapidement adepte de son travail. Je me suis moi-même laissée entraîner dans la performance sur Manneken Pis. Je crois que sa force c’est de ne pas se mettre des bâtons dans les roues. Quand il a une idée, il la réalise et ça c’est vraiment génial. Le résultat de ce workshop n’a pas été didactique mais pratique, je dirais même énergique.
Marguerite : « J’ai réalisé qu’en moins d’une semaine, on avait fait trois performances et là je me suis rendu compte à quel point c’est si simple. Il suffit de sortir dans la rue et de se dire allez on y va ! Cela m’a redonné le désir de création, de foncer et d’y aller.
Au départ j’avais un problème avec le théâtre de rue racoleur envers le public et cette formation m’a apporté une forme de théâtre qui soit vue sans être surjouée.
Enfin, je suis en train de comprendre comment être généreuse envers le public. Parce que c’est facile de faire du choquant dans la rue où les gens vont se sentir gênés ou perturbés. Ce que je cherche au théâtre c’est quelque chose qui soit comme un cadeau. Là grâce à cette formation, il y a plusieurs personnes qui se sont arrêtées pour me dire : « Aujourd’hui c’était vraiment une très mauvaise journée pour moi et puis je suis tombé sur vous par hasard. Maintenant je vais rentrer chez moi en me disant : « Wouaw, je n’ai pas raté ma journée, j’ai vécu une expérience super et j’en suis très content. ». Et c’est exactement ce que je cherche à apporter au public. »

 
Quant à Simon : « Il m’a surtout donné des envies que j’avais déjà avant. J’ai été confirmé dans mes choix. Je me suis rendu compte que je suis capable de le faire même sans connaître tous les codes. Je me pose beaucoup de questions et finalement ça peut être très simple et amusant de faire ce genre d’expérience en groupe. Je n’ai donc pas trouvé des clés par rapport à ma formation mais par rapport à moi-même, mes envies…comment et pourquoi les faire. »
 
Enfin pour Charlotte : « Ça a été une belle découverte, la plupart des artistes qui sont à ce stage sont très indépendants et c’est gai de voir que même dans l’indépendance, on n’est pas tout seul. C’est important de découvrir les univers de chacun, de les mélanger et de les confronter ensuite au public dans la rue.
J’ai été très surprise par la réaction des gens, de me rendre compte à quel point c’est quelque part facile de marquer un territoire dans la rue et de devenir tout à coup une œuvre d’art. »
 
Ian Smith travaille depuis 20 ans dans cet univers qui fait corps avec lui. Il développe des projets des différentes envergures. Il imagine souvent des petites interventions pour des sociétés privées qui lui permettent de vivre au quotidien mais également des grands projets rassemblant plus de 25 artistes de différentes disciplines (musicien, chorégraphe, plasticien, danseur, performeur...) comme « Painfull creatures » qui a reçu le soutien In Situ de l’Europe afin de tourner dans différentes villes ou encore « Peeping Bosch », où il réussit à rendre vivant un tableau de Jérome Bosch.
 
Je laisse le mot de la fin à Ian Smith, le gentil dictateur comme il se définit, pour vous encourager à monter vos propres projets.
Pour commencer une compagnie, il faut s’entourer d’amis parce que c’est très dur au début.
Je dirais qu’il faut d’abord faire le projet et ne pas chercher l’argent d’abord. Si tu veux monter ton projet, il faut d’abord le faire pour toi-même. Et si tu es bon, passionné et que tu continues à le faire, quelqu’un te demandera de le refaire et te payera pour le faire.
Donc, n’attendez pas pour commencer ! Commencez ! C’est le seul conseil que je puisse donner. Une fois qu’une chose se passe, il y aura une réponse à ce que vous faîtes. Mais si tu rêves seul chez toi personne ne le saura ! Donc rêvez dans la rue pour de vrai !
 
Public & private performance: Workshop par Ian Smith & Mischief La-Bas
Du 26 juillet au 31 août et du 3 août au 7 août 2011 à la Bellone et dans les rues de Bruxelles.
Stagiaires: Augustina Castro, Juan Cersosimo, Charlotte Chantrain, Andreas Christou, France Evrard, Simon Hommé, Geneviève Genico, Daniël Moons, Valeria Roveda, Marguerite Topiol.
 
Plus d’informations: http://www.mischieflabas.co.uk
Blog de Geneviève Genico: http://www.gemyjamade.blogspot.com/
Merci au Cifas pour l’accueil et à Charlotte David pour les photos.
Toutes les photos des interventions sont visibles sur la page Facebook du Cifas.

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